Des flam' à Barcelone

Jérémy,  originaire de Sessenheim, et Quentin, d’Oberhoffen-sur-Moder viennent de se lancer dans la restauration à Barcelone. Leur spécialité ? La tarte flambée, la vraie.

C’est le ballon rond qui a rapproché Jérémy Binder et Quentin Keltz. « Nous nous sommes rencontrés lorsque nous avions 5 et 6 ans en jouant à Sessenheim. Nous avons également joué ensemble à Haguenau, Herrlisheim et Drusenheim. De belles expériences qui nous ont rapprochés, nous et nos parents. Nous avons grâce à cette complicité pu établir une relation de confiance au fil du temps. » Les deux jeunes Alsaciens qui partagent les mêmes origines espagnoles se perdent un peu de vue avant de renouer. Après leurs études — bac scientifique, diplôme de comptabilité et de gestion et master management des projets internationaux pour Quentin et bac économique et social et BTS assistant gestion PME PMI pour Jérémy — et différentes expériences professionnelles dans le domaine de la vente notamment, ils créent ensemble à Strasbourg la société « Encas d’besoin », traiteur à domicile de... tapas franco-espagnoles. De cette amitié et de cette collaboration germe un autre projet, toujours dans le domaine de la restauration mais plus ambitieux et risqué : ouvrir un restaurant à l’étranger.

« Chacun de son côté, nous avions toujours imaginé partir pour réussir... » Le duo entend créer « quelque chose de neuf, de jeune, de différent, à un endroit ou cela n’existe pas ! ». Il se décide à exporter la tarte flambée, l’un des fleurons du patrimoine culinaire alsacien. « C’est un produit simple, relativement neutre et indéniablement bon. Autant d’atouts pour pouvoir plaire un peu partout dans le monde », soulignent-ils. Nous avons vu que quelques rares Alsaciens avaient également tenté l’aventure à l’étranger avec succès comme à New York, c’est pourquoi il n’y avait aucun doute pour nous que la tarte flambée puisse s’exporter. »
Les deux Alsaciens sont d’abord tentés par le rêve américain. Pourquoi pas à Los Angeles ? « Au vu des différentes contraintes, aussi bien financières qu’administratives, nous avons dû trouver une autre solution... », expliquentils. L’Espagne se révèle une option assez logique : « Nous avons décidé de nous implanter dans la capitale catalane que nous avons découverte en allant plusieurs fois en vacances là-bas, poursuivent-ils. La ville, le cadre, la culture, ce qu’elle représente en Europe et dans le monde sans compter nos origines espagnoles, ont fini de nous convaincre de nous y implanter. » D’autant qu’à leurs yeux, Barcelone constitue « le Los Angeles espagnol. Le soleil, la mer, la culture, le sport, l’attrait touristique mondial et la qualité de vie ont été les facteurs clés dans notre choix ».

Une gestation d’une année

Pas question d’un « restaurant traditionnel». Les deux jeunes souhaitent donner « une touche de fun, de jeune à la tarte flambée ». La naissance de l’enseigne « Frenchies Brothers » a nécessité une gestation d’une année, et la mise en sommeil de leur société de traiteur à domicile. « Les recherches administratives ont démarré un an avant le départ, racontent-ils. Nous avons également trouvé un investisseur en Alsace (qui a facilité notre départ à Barcelone). Mais celui-ci nous a fait faux bon une fois tous les deux sur place... » La galère. « Nous avons durant quatre mois, transpiré, réfléchi, cogité... Nous ne savions pas si nous pourrions ouvrir. Il était déjà difficile de trouver un investisseur en Alsace, alors en Espagne... » En avril dernier, le concept est dévoilé sur une plateforme de crowdfunding. La récolte de fonds espérée se révèle insuffisante mais l’initiative leur permet de susciter « un élan de solidarité » chez leurs proches. « Grâce à nos familles et nos amis, nous avons récolté un premier apport, tout en commençant à faire parler du projet sur place par l’intermédiaire des réseaux francophones à Barcelone. » Bientôt deux investisseurs locaux se montrent intéressés. « Une structure d’aide pour futurs entrepreneurs nous a aidés à monter un dossier solide à présenter aux banques partenaires. »

Le 20 juin dernier, les jeunes entrepreneurs alsaciens signent l’emprunt bancaire bail du local. « Le local se situe dans le quartier de l’Eixample, quartier le plus riche de Barcelone, précisent-ils. Avec une grande façade composée de trois baies vitrées dans un angle de rue, nous profitons d’un emplacement visible avec beaucoup de passage, à proximité de lieux et monuments importants». Les lieux sont remis à neuf au terme d’un mois de travaux. Un autre Français, Aurélien Delvallée, jeune breton de 25 ans installé depuis quatre ans à Strasbourg, les rejoint sur place pour leur prêter main-forte. C’est une bonne connaissance de Quentin connue sur un précédent lieu de travail.

40 couverts dans une « ambiance jeune et conviviale »

L’ouverture du restaurant qui peut accueillir jusqu’à 40 couverts a lieu le 15 juillet. « Il y a deux autres restaurants à Barcelone ou il est possible de manger de la tarte flambée, commente le duo. Mais ce n’est pas le plat principal, elle s’y inscrit comme un produit de la carte parmi tant d’autres. Nous pouvons donc dire fièrement que nous proposons la tarte flambée, la vraie, avec des produits alsaciens. Notre fournisseur est basé à Herrlisheim ». Les clients ont le choix entre l’Alsacienne, la gratinée, la campagnarde, la chèvre au miel et même la Barcelone (crème-poivrons-chorizo-queso manchego-huile d’olive-origan). En dessert, ils peuvent opter pour la pomme-cannelle, la fruit rouge ou la Nutella. Tout cela pour des tarifs raisonnables, dans un cadre « jeune, convivial et différent où le bleu, blanc, rouge se mêlent avec des murs en ardoises ornés de mots alsaciens et des meubles de récupération en palettes ou cagettes ». Les clients ont une vue sur la cuisine par une simple vitre. « Toutes nos tables portent le nom d’un village alsacien qui compte pour nous, ajoutent-ils. Vous pouvez donc venir manger à Haguenau, Strasbourg, Sessenheim ou Oberhoffen et vous sentir comme à la maison dans ce petit coin d’Alsace en plein coeur de la capitale catalane. » Jérémy, Quentin et leur employé alternent aux différents postes, service, cuisine, ménage, afin d’« éviter une routine trop forte ».

De bons débuts

« Cela fait presque un mois et demi que nous sommes ouverts et nous sommes très satisfaits sur les retours de nos clients ! Pour beaucoup, il s’agit de leur première expérience de tarte flambée et la découverte leur plaît beaucoup. Des touristes commencent même à venir après nous avoir trouvés sur TripAdvisor. Le référencement est une force et une réelle arme marketing mais c’est un travail de tous les jours. » De bons débuts qui viennent après un « parcours semé d’embûches. » « À partir du jour où nous sommes arrivés à Barcelone jusqu’à l’ouverture du restaurant, nous avons connu une vingtaine de déconvenues en tout genre. Nous avons même fait une liste, observent-ils. Nous avions le sentiment que personne ne voulait que les Frenchies ne voient le jour. Mais heureusement à chaque fois nous avons su rebondir. Ouvrir une entreprise, qui plus est à l’étranger, est un peu le Koh-Lanta de l’entrepreneuriat. Les moins motivés abandonnent sous les échecs et les déconvenues et seuls les plus déterminés arrivent au bout de l’aventure. Après l’avoir vécu, nous pouvons comprendre pourquoi certains projets n’aboutissent pas ! » La tournure qu’a prise leur aventure désormais n’en est que plus savoureuse. Et le duo ne semble pas rassasié : « A moyen-long terme, l’objectif est d’ouvrir un 2e restaurant, si ce n’est plus. Barcelone, pas Barcelone ? Nous n’avons pas vraiment décidé mais nous pensons qu’un endroit unique par ville peut donner le sentiment de rareté. Cela pourrait fonctionner dans les autres grandes villes européennes et mondiales… » Vers une franchise « Frenchies Brothers » ? Le duo réfléchit aussi à la « possibilité d’ouvrir un point de vente de bretzels et de boissons toujours dans le thème ». Tout en combattant quelques pointes de nostalgie de leur région natale. « Son projet on l’adore, parfois on le déteste, mais c’est une étape dans une vie d’entrepreneur », philosophe Quentin.

Photo (Anthony Finocchiaro) : Les « Frenchies Brothers » (de gauche à droite : les deux Alsaciens Quentin Keltz et Jérémy Binder et leur employé breton Aurélien Delvallée) ont ouvert leur restaurant depuis un mois et demi dans la capitale catalane. La tarte flambée séduit aussi bien les touristes que la clientèle locale.

- Article DNA du 28 août 2016 -